Affichage des articles dont le libellé est Histoire de France. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Histoire de France. Afficher tous les articles

mardi 17 avril 2012

De La Concorde au Château de Vincennes

Dimanche dernier, Nicolas Sarkozy et François Hollande réunissaient leurs troupes pour une dernière démonstration de force avant le premier tour de l'élection présidentielle. L'enjeu était évidemment très différent pour les deux hommes. Pour Nicolas Sarkozy, c'était clairement le meeting de la dernière chance, alors qu'il est toujours largement distancé dans les sondages de deuxième tour, et semble incapable d'inverser la spirale de la défaite qui s'abat inexorablement sur lui. Pour François Hollande, c'était surtout l'occasion de montrer enfin cette ferveur qui manque tant à sa campagne, et ne pas laisser le monopole de celle-ci à Jean-Luc Mélenchon. Car si les deux candidats se sont retrouvés dehors par ce dimanche glacial, c'est bien à cause du candidat du Front de Gauche, qui a fait des meetings en plein air sa marque de fabrique, avec notamment ceux de la place de la Bastille à Paris, du Capitole à Toulouse, ou de la plage du Prado à Marseille. Ironie du sort, alors qu'on nous avait promis une campagne facebook et twitter, on revient finalement encore aux vieilles recettes des grandes réunions publiques.

Côté socialiste, curieux choix que le Château de Vincennes pour tenir son meeting électoral. La gauche est plus coutumière des places de l'est parisien : Bastille, République, Nation. Manque de chance, Mélenchon avait déjà "pris" la Bastille il y a un mois. Restait République et Nation, dont le trajet est bien connu des milieux syndicaux et associatifs, pour y tenir des manifestations régulières. Peut être par souci logistique, ou pour éviter le mélange des genres, François Hollande a préféré le château de Vincennes. Il a au moins le mérite d'être en bordure de l'est parisien, fief de la gauche. Pourtant, le choix peut surprendre. Un peu d'Histoire pour cela.

Initialement simple pavillon de chasse, aménagé par le roi Louis VII, Vincennes se développe avec la construction de la Sainte Chapelle par Saint Louis, puis par un nouvel aménagement de Charles V. Louis XI en fit le siège du pouvoir royal dans le nouveau pavillon et François Ier y résida lors de ses passage à Paris. Louis XIII y passera sa jeunesse, et Louis XIV une partie de son règne. Bref une résidence royale. A partir du XVIII ème siècle, le donjon du château fut aménagé en prison. Y séjourneront notamment des grands esprits du siècle des lumières, tel Voltaire ou Diderot, ainsi que des républicains de gauche du XIX ème, comme Blanqui ou Barbès.  Reconverti en Arsenal, il servit de quartier général en 1940 au général Gamelin, en charge de la défense de la France face aux azis. Avec le résultat qu'on connait. Enfin, dernier fait notable, le Général de Gaulle envisagea dans les années 1960 de transférer la présidence de la république de l'Elysée vers le château de Vincennes. Projet qui ne vit jamais le jour. Bref pas grand chose là dedans à raccrocher à la liturgie de la gauche.

Côté meeting, la foule des grands jours. Drapeaux Français, du PS, du PC, des régions, de "Vivement mai" et pancartes de soutien à François Hollande. Pour le discours, de l'anti-sarkosysme, moteur de sa campagne, et un récapitulatif des propositions du candidat. Mais aussi une historiographie de la gauche. Tout y passe. Les lumières, les révolutions de 1789, de 1830, de 1848, la commune de Paris en 1871, Léon Blum et le Front Populaire de 1936, Raymond Aubrac et la résistance, Pierre Mendès-France et ses fameux sept mois au pouvoir, évidemment François Mitterrand et l'alternance en 1981, et enfin Lionel Jospin et sa majorité plurielle de 1997. Manque Jaurès dans le fil de l'Histoire, mais François Hollande allait le lendemain à Carmaux pour un hommage tout particulier. Et dans cette épopée de la gauche, le candidat socialiste se verrait bien en héritier de tout ça le 6 mai prochain.

A droite, c'est à la place de la Concorde que Nicolas Sarkozy avait donné rendez vous à ses supporters. La droite a peu l'habitude des manifestations et démonstrations de force en pleine air dans Paris. Le choix de la Concorde tombait sous le sens. Dans l'Histoire, la gauche a déjà ses places fortes à la Bastille (10 mai 1981) et à République et Nation (Manifestations en tout genre). Restait donc la Concorde, entre l'assemblée nationale, les Tuileries et les Champs Elysées, et surtout non loin de l'Elysée et du ministère de l'intérieur. Bref les lieux de pouvoir. Pour l'image, la droite tient donc encore (fébrilement) les lieux de pouvoir, pendant que la gauche est dans le bois en bordure de Paris et s'apprête à rentrer dans la capitale pour prendre celui-ci. Bonne synthèse (consciemment ou inconsciemment ?) de la campagne par les protagonistes. Mais là encore, arrêtons nous quelques instants sur l'Histoire de la place de la Concorde.

Aménagé au XVIII ème siècle par l'architecte Gabriel, elle fut décorée en son centre par une statue équestre de Louis XV, sculptée par Bouchardon. Elle prit logiquement le nom de place Louis XV sous l'ancien régime. Elle prit ensuite le nom de place de la révolution et fut le lieu de passage de tous les révolutionnaires, mais aussi des condamnés à mort. C'est sur cette place que fut installée la guillotine pendant la terreur, et que périrent Louis XVI, Marie-Antoinette, et tant d'autres protagonistes de cette période (Madame Roland, Charlotte Corday, Danton...). A partir de 1795, la place prit le nom de place de la Concorde, nom qu'elle perdit et reprit plusieurs fois au cours du XIX ème siècle au gré des changements de régime (Empire, Monarchie, République...). C'est en 1833, que le roi Louis-Philippe décide l'installation de l'obélisque, cadeau fait par le vice-roi d'Egypte, Méhémet Ali. L'architecte Hirttorff aménagera encore la place sous Louis-Philippe, avec l'installation des deux gigantesques fontaines que l'on connait toujours. Révolutionnaire, la place faillit le redevenir le 6 février 1934, avec les ligueurs de l'Action Française tentant de s'emparer de l'assemblée nationale. Dans le prolongement des champs Elysées, la place a connu son heure de gloire à la libération de Paris en 1944 et le défilé de la victoire du Général de Gaulle. C'est encore les gaullistes qui investiront les Champs Elysées et la place de la concorde en 1968, à l'appel de Michel Debré et André Malraux, pour dire "Non à la chienlit". En 1995, Jacques Chirac y fête son élection. Imité en 2007 par Sarkozy. Initialement révolutionnaire, cette place est devenue, sans doute aussi par défaut, la place favorite de la droite. Cette place qui symbolise un mélange de république révolutionnaire et de monarchie libérale.

Pour ce qui est du meeting, une scénographie très soignée. La foule des grands jours là aussi, mais avec un seul drapeau à agiter : le drapeau tricolore. Un discours très axé sur les valeurs : nation, famille, grandeur de la France... Sur la liturgie maintenant, un discours dense et truffé de références historiques éclectiques.  Ici, on ne refait pas l'histoire de la droite. On pioche un peu partout dans l'imaginaire français. Citations de Charles Péguy, catholique socialiste, mais aussi de Victor Hugo, l'incarnation à lui tout seul de la république. Le souffle révolutionnaire de 1789 n'est pas absent. Il s'incarne dans la Bataille de Valmy de 1792, qui vit les armées de la république triompher des monarchies étrangères. La gloire de l'empire s'incarne avec Napoléon Bonaparte et le soleil d'Austerlitz. La France c'est bien sûr aussi la résistance et le "non" du 18 juin du général de Gaulle. La France résistance est aussi d'Outre mer, et c'est Aimé Césaire, le poète martiniquais qui est mis à l'honneur, perpétuant la tradition des Racine et Zola. Sans oublier les plus grandes plumes de notre Histoire, à l’instar de Molière, le dramaturge des caractères, Voltaire, le libre penseur, ou Chateaubriand, l'écrivain romantique royaliste... Du bon Guaino.

Au bilan de la journée, match nul. Les deux meetings ont, à leur manière, bien marché et se sont neutralisés. Mais l'enjeu était surtout pour chacun de fédérer son propre camp et assurer le score le plus haut possible au soir du premier tour. Car deux dangers guettent. D'abord l'abstention. Elle s'annonce record tant le rejet de la politique est profond actuellement. Et elle vise les deux camps. L'autre risque, dans un contexte de grande volatilité des électeurs, c'est clairement de se laisser déborder par l'offre alternative des extrêmes. Le Front de Gauche menace François Hollande d'un premier tour décevant et le Front National pourrait empêcher Nicolas Sarkozy d'arriver en tête dimanche prochain. La garantie d'une défaite au second.

Car, à quelques jours du premier tour, qu'en est il vraiment ? Clairement, les jeux semblent faits, sauf retournement, très improbable, de la situation. Sans génie mais sans grande difficulté, François Hollande devrait s'installer dans le fauteuil de président en mai prochain. Nicolas Sarkozy sent le vent de la défaite arriver, et se bat avec l'énergie du désespoir. Après avoir un peu réduit l'écart dans les intentions de vote, il semble incapable de renverser la table comme il le prédisait. La dynamique n'est plus là. S'il garde des chances d'arriver en tête le 22 avril au soir, les reports de voix du Modem et du Front National seront insuffisants. Son salut ne pourra venir que d'une abstention la plus forte possible, son électorat restant malgré tout le plus mobilisé et le moins volatile. Sa chance est aussi d'incarner jusqu'au bout ses valeurs et le régalien. Car, dès qu'il parle économie et réduction de la dette, il plonge dans les sondages. François Bayrou en fait l'amer expérience. Plus le candidat centriste parle des problèmes économiques, plus ses intentions de votes sont en chute libre. Curieux paradoxe. Les français, bien conscients des vrais problèmes, n'accordent cependant pas leurs suffrages à ceux qui en parlent le plus. Comme pour ne pas se réveiller de ce doux rêve qui prendra fin brutalement le lendemain du 6 mai 2012...

De la Concorde au Château de Vincennes...

samedi 14 avril 2012

150 idées reçues sur l'histoire (Collectif Historia)

Chacun pense avoir des notions de notre Histoire. Au moins quelques grandes dates, quelques grandes inventions, quelques batailles fameuses. Les principaux personnages de notre Histoire sont eux aussi connus, et très souvent facilement catalogués. 

Ainsi, dans l'esprit de beaucoup, le roi Louis XVI était petit, gros et benêt, Henri IV un roi très populaire, Molière est mort sur scène en jouant le malade imaginaire, Jeanne d'Arc était une bergère, l'imprimerie fut inventée par Gutenberg et Christophe Colomb a découvert l'Amérique. Il est aussi généralement enseigné que le révolutionnaire Marat fut assassiné par une royaliste exaltée, Charlotte Corday, ou encore que la terreur et la guillotine de 1793 s'abattirent uniquement sur la noblesse. Dans l'Histoire plus récente, il est généralement admis que la gauche défendit la thèse de l'innocence dans l'affaire Dreyfus, de même qu'elle combattit farouchement la colonisation...

Pourtant toutes les vérités précédemment énoncées sont fausses, bien qu'elles soient considérées comme des lieux communs par beaucoup d'Historiens amateurs. En réalité, ce ne sont que des idées reçues, partiellement où totalement fausses, mais que l'Histoire s'est chargée de travestir au fil du temps. La rédaction du magazine Historia, dans un ouvrage collectif, a donc décidé de faire la chasse aux idées reçues pour rétablir certaines vérités. 150 idées reçues sur l'Histoire nous réserve donc pas mal de surprises, et met à mal les visions historiques souvent simplistes et politisées que l'on entend trop souvent. Le style est très synthétique et sans parti pris, idéal pour aller à l'essentiel et comprendre les éléments qui permettent de démonter l'idée reçue en question. 150 questions sont ainsi balayées, depuis l'âge des cavernes à nos jours, pour donner un nouvel éclairage à notre Histoire. Le seul regret réside peut être dans l'absence de bibliographie, ne permettant pas de connaitre les travaux d'historiens auxquels se sont référés les auteurs pour la rédaction de l'ouvrage. Sans doute une volonté de vulgarisation pousser un peu à l'extrême.

Loin de moi l'idée de balayer tous les sujets traités. Je renvoie pour cela directement à la lecture du livre. Je me contenterai donc de citer quelques exemples d'idées reçues, parmi les plus connues ou révélatrices.  

Qui n'a pas entendu parler de Charles Martel chassant les arabes à Poitiers en 732 ? Cette bataille n'a en réalité pas mis fin à l'invasion de la France par les sarrasins, car l'invasion en question n'existait pas. Elle ne fut donc pas une bataille à proprement parler, mais plutôt une escarmouche mettant fin à un raid de guerriers arabes dans le sud de la France. Mais cette victoire de Charles Martel permit de conforter le pouvoir et le prestige des premiers carolingiens, et notamment de son fils Pépin le Bref. Et ce n'est qu'au 19 ème siècle que cette bataille sera remis au goût du jour, pour exalter le nationalisme, mais aussi la colonisation du Maghreb par la France. Les prédécesseurs du roi Pépin le Bref justement, étaient les derniers mérovingiens. Pour assoir la dynastie corolingienne, on véhicula des derniers mérovingiens l'image, souvent fausse, de rois fainéants. Ils ne l'étaient en réalité pas plus que les autres. Dans la même lignée, qui n'a pas entendu parler de Roland, tué à Roncevaux par les sarrasins. Les exploits du neveu de Charlemagne ont été racontés dans La Chanson de Roland. Mais en réalité, Roland fut tué par des Basques, et non par des sarrasins. Dans une logique d'unification du royaume capétien, avec l'intégration de la Gascogne dans le royaume, il était préférable de faire porter le chapeau à un ennemi commun, les sarrasins...

On entend généralement dire que Louis XVI était un roi petit, gros et benêt. Il mesurait pourtant plus de 1m90, était passionné de sciences, de techniques et d'explorations, et initia des réformes tardives mais  courageuses, avec l'aide notamment de Turgot, pour réformer le pays. Le symbole de la révolution est évidemment la prise de la Bastille le 14 juillet 1789. Jour devenu fête nationale. Sauf qu'en réalité, la fête nationale française célèbre la fête de la fédération du 14 juillet 1790, et non la prise de la Bastille. Bastille, prison symbole du pouvoir royal arbitraire, mais qui n’incarcérait plus, à l'époque, que des fous et des faux monnayeurs. La révolution, c'est aussi la terreur avec en pointe Robespierre, avocat originaire d'Arras. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, il avait milité activement avant cette période sombre pour l'abolition de la peine de mort. Un autre exalté de la révolution, Marat, finit lui assassiné dans sa baignoire par Charlotte Corday. Celle-ci n'était pas royaliste comme on le pense, mais partisans des girondins, un groupe de révolutionnaires modérés, s'opposant aux exactions de la terreur. Parlons en de cette terreur. Elle devait couper la tête de la noblesse française. Pourtant, 80 % des victimes de cette période venaient du tiers état, et une très large minorité seulement de la noblesse.

La fin du XIX ème siècle est également propice en idées fausses. Ainsi, le second empire de Napoléon III est-il largement décrié. Pourtant, c'est à cette période que furent initiées les plus grandes transformations de notre pays : construction des lignes de chemin de fer, aménagement des villes, avancées sur le droit syndical. Le régime fut très décrié par Victor Hugo et son pamphlet Napoléon, le petit. Mais qui se souvient que l'auteur et dramaturge de notre panthéon républicain fut un royaliste exalté sous Charles X et Louis Phillippe Ier, et un bonapartiste fervent, soutenant Napoléon III à ses débuts. L'exil du Hugo et son opposition aurait plus à voir avec un portefeuille ministériel qui ne se serait pas présenté à lui. La grande controverse de la fin du XIX ème, c'est bien sûr l'affaire Dreyfus. Dans l'imaginaire collectif, la gauche vola au secours du capitaine condamné à tort, pendant que la droite nationaliste soutenait la thèse de sa culpabilité. L'examen de documents de l'époque montre que la gauche a d'abord largement cru à la culpabilité du capitaine Dreyfus, que ce soit le radical Georges Clémenceau ou les socialistes Jean Jaurès et Jules Guesde. Ils ne se battront que plus tard pour faire reconnaître son innocence. Le premier convaincu de l'innocence est Emile Zola, qui publie ses premiers articles dans le Figaro, un des quotidiens de référence de la presse de droite. De même, la gauche n'a pas toujours été anti-colonialiste. C'est même elle qui a soutenu au XIX ème siècle le principe de la colonisation par les "races supérieurs" des "races inférieurs", comme le préconisait en ces termes Jules Ferry, et plus tard Léon Blum. Ils trouvèrent face eux les libéraux qui estimaient que l'aventure coloniale coûtait trop cher, et les nationalistes, qui ne juraient que par la reconquête de l'Alsace et la Lorraine.

Quelques grandes idées du XX ème volent également en éclat si on y regarde de plus près. Dès 1940, le  chef du gouvernement de Vichy, Pierre Laval, adopta les premières lois antisémites avant même les demandes de l'occupant nazi. Le parti communiste français se surnomma à la libération en 1944 le parti des 75 000 fusillés, en référence à son implication dans la résistance. Mais qui se souvient que jusqu'à 1941, et la fin du pacte de non agression germano-soviétique, la ligne officielle du parti communiste était plutôt la collaboration avec l'occupant allemand. 20 ans après la fin de cette guerre, l'idée se répandit que le Pape XII était antisémite et aurait eu un silence coupable face à l'extermination des juifs. De nombreux témoignages et documents montrent le contraire. Le Pape a bien condamné à de multiples reprises le régime nazi et, dans la discrétion, sauva des centaines de milliers de juifs des camps de la mort. Pourquoi telle suspicion alors ? A cause d'une pièce de théâtre, le Vicaire, montée de toute pièce, en réalité, par la propagande soviétique. Le XX ème siècle, c'est aussi la guerre froide, et notamment l’espionnage. Une affaire va bouleverser dans les années 50 : l’exécution aux Etats Unis du couple Rosenberg pour espionnage aux profits des Russes. Si l'application de la peine capitale est condamnable, il n'en demeure pas moins qu'il est bien prouvé qu'ils avaient effectivement espionné sur les projets de radars américains au profit des communistes, contrairement à ce qu'eux, et leurs soutiens, affirmaient. Un autre grand mythe du siècle : Che Guevara. Idole des jeunes révolutionnaires et des gourous du marketing, son parcours fait pourtant froid dans le dos. Avec la prise de pouvoir de Fidel Castro à Cuba, en 1159, le Che exerce une répression sanglante contre les opposants du nouveau régime, n'hésitant pas à présider des parodies de procès et à diriger lui même les pelotons d'exécutions.

Beaucoup d'autres exemples étonnants sont référencés dans le livre. Ce que l'on comprend aisément à  SA lecture, c'est l’instrumentalisation qu'on a pu faire de l'Histoire à des fins idéologiques et politiques. Ainsi, l'unification d'un pays ou d'un royaume passe par la désignation d'un ennemi commun. La légitimation d'un pouvoir suppose de discréditer le pouvoir précédent. Les erreurs du passées doivent être gommées par une propagande intensive et rejetant la faute sur d'autres. La réputation d'un souverain peut être ternie par des courtisans non suffisamment bien servis. Enfin, un obscur évènement peut être déterrer des siècles plus tard à des fins biens utiles. Ainsi va l'Histoire, ou plutôt, l'utilisation de l'Histoire.

Milan Kundera disait ceci : "Dans les régimes totalitaires, le passé est plus imprévisible que l'avenir".


samedi 24 décembre 2011

Inflation galopante... sur les lois mémorielles

Jeudi matin, à l'assemblée nationale, les parlementaires, ont adopté en séance une loi condamnant la négation de tous les génocides reconnus. Le génocide arménien ayant été reconnu par cette même assemblée en 2001, celui-ci est donc concerné. Par cette loi, il devient donc interdit en France de contester cet évènement sous peine d'un an d'emprisonnement et 45 000 euros d'amendes.

Certains dénoncent des visés électoralistes de Nicolas Sarkozy envers les français d'origine arménienne qui seraient près de 500 000 en France. François Hollande l'accuse ainsi de vouloir faire une "opération électorale". C'est un peu vrai, mais ce dernier n'a t il pas promis après sa victoire au primaire de légiférer de la même façon sur ce sujet. Le président de la république qui l'avait lui promis en 2006, n'a fait que le prendre de vitesse par ce vote en urgence à deux jours de Noël. D'ailleurs droite et gauche ont, à quelques exceptions près, voté le texte. Il est évident que candidats de tous bords vont à la pêche aux voix dans cette histoire. Petit retour en arrière : Reconnaissance du génocide arménien à l'assemblée en 2001, élection présidentielle en 2002. Promesse de Nicolas Sarkozy d'une loi contre la négation du génocide en 2006, élection présidentielle en 2007. Vote de la loi en 2011, élection présidentielle en 2012. Quant aux députés, ils étaient une cinquantaine seulement à voter, pour l'essentiel venant du département des bouches du Rhône où habitent beaucoup de français d'origines arméniennes. A la pêche aux voix donc...

Ce vote traduit aussi une inflation de lois mémorielles existant désormais dans le droit français, tantôt pour reconnaître, tantôt pour condamner. Tout ceci a commencé en 1990 avec la loi Gayssot qui considère comme un délit le négationnisme s'agissant de crime contre l'humanité tel que la Shoah. Puis en 2001, c'est la loi Taubira qui reconnait l'esclavage transatlantique comme un crime contre l'humanité. Toujours en 2001, reconnaissance du génocide arménien donc. Et en 2005, la loi du 23 Février sur la reconnaissance de la nation des français rapatriés des anciennes colonies. Une nouvelle loi vient donc de voir le jour aujourd'hui sur les génocides, visant particulièrement le génocide arménien. Ce qui peut surprendre? c'est qu'en France il n'y a, à ma connaissance, personne qui ne conteste ce génocide (comme cela est malheureusement le cas pour la Shoah). S'il y a des négationnistes, c'est plutôt en Turquie qu'on les trouvent. Mais cette loi ne s'appliquera pas à eux.

On peut imaginer les prochaines lois qui pourront voir le jour : Reconnaissance du génocide cambodgien, reconnaissance du génocide rwandais, et pourquoi pas les déportations dans les goulag de la russie soviétique... La liste d'exemple est malheureusement presque sans fin. Avec condamnation pour négation de ceux-ci. 

Mais ce qui pose aussi problème, c'est que cette loi tend à légiférer sur un sujet qui ne concerne pas directement la France. Celle-ci n'a pas été partie prenante en 1915 dans ce génocide. Elle ne l'a été qu'indirectement en accueillant les arméniens rescapés. Imagine-t-on dans ce cas la Turquie ou n'importe quel autre pays se penchant sur l'histoire de France pour y examiner les épisodes les plus sombres, et dans la foulée faire voter une loi par son parlement pour reconnaître à sa place les crimes commis. Dans ce cas, le massacre des vendéens par les armées de la république, en 1793, pourrait être candidat pour une loi de ce type. En effet, certains historiens (Reynald Sécher, Jean Tulard, Emmanuel Le Roy La Durie, Stéphane Courtois...) considèrent que la liquidation d'environ 200 000 chouans en 1793 sur ordre du pouvoir central révolutionnaire par les colonnes infernales est le premier exemple de génocide. On ne peut que conseiller de lire 1793 de Victor Hugo à ce sujet. D'autres exemples seraient dans ce cas susceptibles d'être reconnus : les massacres à Sétif du 8 mai 1945 de nationalistes algériens par l'armée française, ou en remontant plus loin les massacres des protestants à la Saint Barthélémy...

Finalement, cette nouvelle loi met tout le monde dans l'embarras, à commencer par les historiens, qui sont pourtant les mieux informés et les plus concernés par ces sujets. L'historien de renom Pierre Nora résume bien l'état d'esprit de nombre d'entre eux. Cette loi est "liberticide" et une atteinte à la "liberté démocratique". Ce n'est pas aux députés de faire l'Histoire et plus encore de condamner ceux qui en débattent. Ce n'est pas pour rien que depuis 2005, un collectif d'historien a lancé Liberté pour l'Histoire, association luttant contre les lois mémorielles et pour la liberté des chercheurs. Fondée par Pierre Vidal Naquet, opposant de toujours aux négationistes, elle est présidée par Pierre Nora. Nombre d'historiens de premier plan en sont membres : Alain Decaux, Marc Ferro, Jean Pierre Azéma, Pierre Milza, René Rémond, Michel Winock, Elisabeth Badinter, Françoise Chandernagor... Mais il parait malgré tout invraisemblable qu'au pays des Lumières, la connaissance et la recherche soit ainsi juridiquement entravée. Pourtant, tout le monde devrait le savoir, la meilleur façon de combattre le négationnisme reste l'érudition et la connaissance des faits, et non la loi. La loi clôt le débat sans l'avoir trancher, alors que la connaissance précisément permet de le gagner.

Côté politique, le président de l'assemblée nationale lui même, Bernard Accoyer, reconnait être contre cette loi et admet que de tout façon celle-ci ne sera surement pas adoptée définitivement par le parlement d'ici la fin de la mandature législative. Quand à Robert Badinter, ancien garde des sceaux et ancien président du conseil constitutionnel, il soutient qu'une telle loi est, de toute façon, non conforme à la constitution et qu'elle ne pourra donc être entérinée. La raison : il n'est tout simplement pas dans les prérogatives du parlement de voter de telles lois.

La Turquie doit reconnaître le génocide arménien. C'est une condition non négociable pour qu'elle intègre l'union européenne. Gageons qu'un jour elle le fera. La France n'a t elle pas elle-même mis son temps pour se pencher sur les tortures en Algérie. Et l'année  sanguinaire de 1793 ne reste il pas un grand tabou pour de nombreux livres d'Histoire. En tout cas, ce vote ne peut évidemment que desservir les historiens turques qui travaillent sur ce sujet depuis longtemps, et à qui le pouvoir politique en place accorde désormais beaucoup plus de libertés pour en débattre publiquement. La question n'est donc plus un tabou en Turquie. Celle-ci reconnaissant même des massacres à cette époque, mais pour des raisons différentes. Elle refuse malheureusement, pour l'instant, toute idée de reconnaissance du génocide ou de pardon. Dans un processus aussi douloureux et long, la provocation n'est pas la meilleure façon de faire avancer les choses.

Pour parler de l'effroyable génocide arménien de 1915, qui a généré tant de souffrance, de mouvement de population et surtout de victimes (on parle de 1,5 millions de morts), je m’orientais plutôt vers un de nos grands cinéastes, (décédé en 2002) Henri Verneuil. D'origine arménienne, et de son vrai nom Achod Malakian, le réalisateur et scénariste est à l'origine de quelques uns des plus grands succès du cinéma français. On peut citer notamment Un singe en Hiver (Avec Gabin et Belmondo), Mélodie en sous sol (Gabin et Delon) ou Le Clan des siciliens (Gabin, Ventura, Delon). A la fin de sa carrière, Verneuil se replonge dans son enfance en écrivant Mayrig (Maman en arménien) en 1985. Il y raconte son départ d'Arménie avec sa famille pour échapper aux massacres, puis son enfance d’immigré arménien à Marseille. Il y rend hommage à ses parents. De ce grand succès, Verneuil en tirera ces deux derniers films : Mayrig en 1991 et 588, rue Paradis en 1992, diptyque très poignant et magistralement distribuée avec à l'affiche Omar Sharif, Claudia Cardinale ou encore Richard Berry. Plus efficace que n'importe qu'elle loi.

Cette année 2011 a vu notre pays retomber dans la crise économique avec un chômage qui grimpe et la récession qui pointe. Nous ne sommes toujours pas sorti de la crise financière de 2008, avec des banques en manque de liquidité et se précipitant à la BCE. Désormais, nous connaissons aussi une crise sur notre dette souveraine, avec une signature discréditée sur les marchés. A cela s'ajoute une crise de confiance des français envers les politiques, qu'ils soient au pouvoir ou dans l'opposition. La popularité des Marine Le Pen et François Bayrou, mais surtout du parti de l'abstention, le prouve. Et voilà qu'en prime, pour bien finir l'année, on se rajoute un boulet supplémentaire au pied par une crise diplomatique avec la Turquie. Qui dit pire ?

Les parlementaires, n'ayant pas résolu les problèmes du présent, préfèrent donc légiférer sur ceux du passé. S'imaginant, à tort, que c'est plus simple.

mercredi 21 décembre 2011

Historiquement incorrect de Jean Sévilla

Il y a quelques années, Jean Sévillia avait publié Historiquement Correct, livre qui connu à l'époque un grand succès, surtout pour un livre d'Histoire. Fort de ce bon accueil, l'auteur, qui est aussi journaliste et critique littéraire, revient avec un nouveau titre : Historiquement Incorrect.

Dans ce nouvel opus, Sévillia se concentre sur 10 thèmes ayant trait à l'Histoire du monde ou plus particulièrement à l'Histoire de France. Ces sujets sont souvent sujets à polémiques, et font l'objet de nombreux débats chez les historiens. Et parfois, le jugement politique et idéologique s'en mêle prenant le pas sur les faits, même les mieux établis.


On peut apprécier la rigueur et la prudence de Jean Sévillia dans son propos. Celui-ci cite beaucoup d'ouvrages et de travaux d'historiens et met souvent en lumière les dernières découvertes et recherches effectuées. Du coup, les avis exposés divergent forcément de la pensée dominante, parfois partiale et simpliste.

A titre d'exemple, l'auteur revient sur la seconde guerre mondiale, et plus précisément sur l'évolution au cours du temps du points de vue des historiens sur deux sujets essentiels de cette période: le rôle exacte du régime de Vichy pendant l'occupation, et la perception de la Shoah à la fin de la guerre. Et ce qui frappe, c'est que la vision que l'on en a aujourd'hui est très différente de celle que l'on avait après guerre. 

Ainsi, les historiens de référence qui ont travaillé sur le sujet après la guerre, Robert Aron ou Henri Amouroux notamment, ont sur le gouvernement de Vichy un jugement critique mais plus indulgent qu'aujourd'hui. A l'époque, la théorie du glaive (De Gaulle qui combat) et du bouclier (Pétain qui protège) est encore dans beaucoup d'esprits. Et il n'est pas rare de voir des résistants également partisans de Pétain sans que cela ne soit choquant. L'avis de ces historiens à l'époque, c'est surtout que c'est l'Allemagne occupante est maître du pays. Vichy est soumit à son diktat. Cette vision est largement soutenue par les gaullistes et les communistes, diffusant largement l'idée d'une France résistance et vainqueur de la guerre. C'est donc une bombe qui éclate dans les années 1970 quand l'historien américain Robert Paxton sort son Histoire de Vichy. Non toute la France n'a pas résisté, oui Vichy a collaboré, devançant parfois les désirs des Allemands. La charge est lourde contre la France et le régime du Maréchal Pétain. Trop peut être. Paxton semble parfois oublier ou sous estimer dans son analyse qu'il y avait une occupation du pays par les nazis. C'est ce que pointe les historiens actuels, tel Henri Rousso. La vérité se situe donc vraisemblablement entre Aron et Paxton.

De la même façon le traitement de la Shoah a beaucoup varié au fil du temps. Ce qui peut frapper, c'est qu'elle est à peine évoquée au sortir de la guerre, même avec la découverte en 1945 des camps de concentrations et d'exterminations. Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette question n'est presque pas abordée dans les procès d'épuration de 1945 (Pétain, Laval...). On juge avant tout des traîtres et des collaborateurs. La question de l'antisémitisme ou de la déportation spécifique des juifs n'est pas tellement évoquée. On parle alors plutôt des prisonniers et des déportés en général, qu'ils soient prisonniers de guerre, communistes, gaullistes, résistants, juifs ou tziganes. Ce n'est que progressivement, avec le devoir de mémoire et les recherches que l'on parlera plus spécifiquement de l'effroyable entreprise de la mort mis en place par les nazis. Des films, tels que Nuit et Brouillard d'Alain Resnais ou Shoah de Claude Lanzmann, marqueront durablement l'opinion sur ce sujet. La littérature aussi, tels que La mort est mon métier de Robert Merle ou Si c'est un homme de Primo Lévi. 

Autre exemple, la position du Vatican pendant la seconde guerre mondiale et plus précisément vis à vis du régime nazi. Si la perception actuelle est que le Vatican a été silencieux pendant la guerre, et a fermé les yeux sur les exactions nazis, on se rend compte que la réalité était assez différente.  Et on peut s'appuyer pour cela sur un certain nombre d'éléments, notamment des témoignages et documents de l'époque, attestant au contraire d'une condamnation sans réserve des papes successifs Pie XI et Pie XII contre les crimes commis. Mais il faut bien évidemment tenir compte des moyens d'information et de communication de l'époque qui n'avaient rien à voir avec ceux à disposition aujourd'hui, surtout dans un contexte de guerre. L'auteur nous décrit le courage du clergé allemand qui, parfois au péril de sa vie, s'est opposé à un ordre nazi martyrisant les juifs, les catholiques et plus généralement les chrétiens.

D'autres chapitres nous apprennent également beaucoup sur des points méconnus de l'Histoire. Les rapports de l'Eglise et de la science sont ainsi examinés à la lumière du cas de Galilée. Et l'on y apprend que l'Eglise romaine, loin d'être hostile aux scientifiques avait un véritable intérêt pour les nouvelles théories, y compris l'héliocentrisme. Et qui sait que l'un des plus fameux savant de l'héliocentrisme, Nicolas Copernic, était même prêtre. D'autres chapitres valent le détour. Un jugement très nuancé sur l'époque coloniale, certainement à confronter à d'autres points de vue. Et un retour sur la guerre 14-18, et sur l'esprit qui régnait à l'époque chez les combattants, loin des présentations qu'on en fait quelquefois. .

Ce qui frappe finalement à la lecture de ce livre, c'est la partialité de certains historiens dans leur traitement d'un sujet. Avec les nouvelles découvertes et l'accès aux archives récentes, il est normal que le jugement sur certains épisodes de l'Histoire change, l'histoire vit. Mais ce qui frappe, c'est la paresse intellectuelle d'une part, et l'idéologie du moment de l'autre, qui sont parfois plus forts que des faits établis, des recherches sérieuses, des témoignages précis. Ainsi selon l'époque, la période coloniale ou le régime de Vichy, par exemple, n'ont pas été appréhendés et jugés de la même façon. Avec à chaque fois une perception fausse et exagérée. Méfions nous donc des idées trop arrêtées.

Cet ouvrage est donc une contribution pour mieux comprendre certains épisodes de notre Histoire et sortir des présentations parfois simples et manichéennes. Il ne remet pas en cause des fondements historiques, mais permet de nuancer son jugement personnel sur certaines périodes plus complexe qu'on ne le pense. L'auteur nous apprend donc à nous méfier de la tentation du jugement lapidaire et anachronique. Ce qui était bien hier ne l'ai plus aujourd'hui. Qu'en sera-t-il demain ?

A noter que d'autres ouvrages existent pour bousculer de la même façon les idées reçues sur l'Histoire. Les avis peuvent d'ailleurs être fort différents et compléter ou contre balancer ce livre. Je pense par exemple aux ouvrages suivants : Les tabous de l'Histoire de L'historien Marc Ferro (que j'ai lu), ou Nos ancêtres les gaulois et autres fadaises du journaliste François Reynaert (que je n'ai pas lu).

Bonnes lectures. La vérité se trouve souvent dans la nuance, et toujours dans connaissance.









jeudi 15 décembre 2011

Une page se tourne pour la presse

Une page se tourne ce jeudi 15 octobre dans l'histoire de la presse française. Le grand quotidien d'après guerre, France-Soir, ne paraîtra plus dans les kiosques. Le propriétaire russe du journal, Alexandre Pougatchev, a décidé d'arrêter l'édition papier au profit d'une publication uniquement sur le site web. 

Cette fin peut laisser un goût amer. Les locaux ont été démolis et sont toujours occupés par les syndicalistes CGT de l'impression et de la distribution, habitués de telles violences. L'accès au journal est interdit aux journalistes eux-mêmes, qui ont pourtant toujours une version numérique à faire paraître. Il n'y aura donc pas de dernier numéro papier pour conclure cette grande aventure journalistique.

Elle ponctue un lent déclin pour celui qui fut le quotidien emblématique de la presse française d'après guerre. France-Soir est issu en 1944 du journal de la résistance Défense de la France, qui fut imprimé clandestinement pendant la guerre dans les sous sols de la Sorbonne. Ces fondateurs sont Robert Salmon et Philippe Viannay, auquel se joindra Pierre Lazareff qui en prendra la direction. Ancien directeur de rédaction de Paris-Soir dans les années 1930, il développera France-Soir pour en faire le quotidien de référence des années 1950-1960. C'est l'époque des grandes figures du journalisme et des grands reporters. Collaboreront entre autres à France-Soir, l'aventurier et académicien Joseph Kessel, le reporter pour l’Indochine Lucien Bodard, le journaliste et écrivain Philippe Labro ou encore l'historien Henri Amouroux. De 1953 à 1969, France-Soir se targuera d'être le journal à plus de 1 million de lecteurs, fort de plus de 400 journalistes et de sept éditions par jours. Pierre Lazareff décède en 1972. S'ensuit un long déclin du titre qui verra passer de multiples repreneurs : Robert Hersant, Philippe Bouvard, Olivier Rey. France-Soir vivra de multiples tentatives de relances, tantôt centrées sur les sports, ou les médias, ou format tabloïd. Rien n'y fera et France-Soir doit se contenter de 60 000 lecteurs, loin du million des années fastes.

Néanmoins, si le contexte est particulier dans le cas de France-Soir, il préfigure la mutation qui va inexorablement s'opérer pour la presse papier. Nous voyons bien que depuis plusieurs années déjà, les principaux journaux voient la vente de leurs éditions papiers ne pas progresser, voir décliner. Pendant ce temps là, la fréquentation des sites web de ces mêmes journaux se portent bien, voire explose. Avec l'énorme avantage d'être, au moins partiellement, gratuit.

Les importantes mutations des technologies de l'information ont et vont changer la diffusion du contenu des médias. On ne vend plus de l'information comme il y a 50 ans. La plateforme internet a profondément changé la donne il y a quelques années. Si les générations nés avec les éditions papiers continuent et continueront encore à acheter sur papier, les plus jeunes générations sont déjà familiers de cette diffusion interactive et dématérialisée des médias. La mobilité a également bouleversé la donne. Jusqu'à présent, s'il était possible de lire une version numérique de son journal via internet sur son ordinateur, il fallait être devant son ordinateur. Désormais, l'accès en ligne aux journaux sur les nouveaux téléphones, les "smartphones" rend beaucoup moins nécessaire l'achat de ceux-ci en support papier. Le lancement ces dernières années de tablettes tactiles, connectées en Wifi et 3G, est en train de porter le coup de grâce. Le coût encore élevé de celles-ci et la force de l'habitude permettront aux éditions papiers de survivre encore quelques années. Mais la mutation est en marche.

France-Soir n'est donc pas mort. Il entame simplement sa mutation vers le tout numérique, pour peut être retrouver une seconde vie. D'autres titres suivront lentement c'est inexorable. Tout simplement parce que les lecteurs se détournent progressivement du papier pour adopter ces nouveaux moyens technologiques de diffusion de l'information. Mais pas de panique, ce n'est pas la presse qui meurt, mais un changement du support de diffusion de celle-ci. Nous vivons donc une période de transition ou coexiste papier et numérique. Rappelons nous qu'avec l'invention de l'imprimerie par Gutenberg au XVeme siècle, celui-ci a causé beaucoup de tort aux moines copistes qui protestèrent. Fallait-il pour autant refuser ce progrès qui avait à l'époque bouleversé le monde ? Les syndicalistes CGT sont simplement nos nouveaux moines copistes.

En espérant que ces titres une fois exclusivement sur la toile n'utiliseront pas abusivement la commande magique du "copier-coller". Espérons aussi, dans un environnement qui s'annonce compétitif et privilégiant l'instantané, qu'ils auront encore les moyens de dépêcher des journalistes sur le terrain pour vérifier la véracité de l'information, plutôt que de se copier les uns les autres.

L'ère de la presse numérique prend en tout cas aujourd'hui un tournant décisif.