mardi 15 mai 2012

Sarkozy : Bilan d'un quinquennat de crise


En passant le relais à François Hollande, Nicolas Sarkozy tire donc aujourd'hui sa révérence, avec une discrétion qu'on ne lui connaissait pas. Si les projecteurs sont désormais braqués sur les premiers pas de son successeur à l'Elysée, chacun conviendra que le président sortant quitte sa fonction avec dignité. Nicolas Sarkozy avait raté son entrée en fonction. Il ne rate pas sa sortie. Et pour la postérité, ça comptera. Cette passation de pouvoir à la présidence de la république est aussi l'occasion de revenir sur le bilan de Nicolas Sarkozy pendant ces 5 ans à la tête de l'Etat.

Si l'on devait qualifier d'un mot le quinquennat du président sortant, c'est certainement le mot "crise" qui remporterait la majorité des suffrages. En effet, Nicolas Sarkozy et le gouvernement de François Fillon auront fait face, pendant plus de 4 ans, à de multiples crises. Crise financière, crise économique, crise de la dette. Et nous n'en sommes pas encore sortis, loin de là. Il est évident que ceci a structuré le quinquennat d'une façon très différente des ambitions réformatrices de 2007. Néanmoins, malgré le contexte économique troublé, le président Sarkozy fut un réformateur actif. Certaines réformes sont plutôt réussies. D'autres moins. Petit tour d'horizon.

Il y a d'abord les réformes plutôt réussies, et qui devraient rester, malgré l'alternance du pouvoir. Parmi les lois les plus emblématiques du quinquennat, nous pouvons citer la Loi Relative aux libertés et responsabilités des Universités (LRU). Autrement dit, la loi sur l'autonomie des universités. Votée en août 2007, et relativement bien accueillie, elle est un enjeu majeur pour développer l'excellence de l'université française à l'échelle internationale. Une autre loi, méconnue, marquera aussi le mandat de Sarkozy : la Loi de Modernisation de l'Economie (LME) d'août 2008, qui a notamment créé le très plébiscité statut d'auto-entrepreneur, ou encore permis de raccourcir des délais de paiements, mesure cruciale pour beaucoup de PME à l'activité précaire. Toujours en faveur des entreprises, la réforme du crédit impôt recherche de 2008 qui, bien que niche fiscale coûteuse, fait plutôt l'unanimité comme exemple de déduction fiscale intelligente. Et pour compléter cette batterie de mesures à destination des entreprises, le gouvernement a supprimé en 2010 la taxe professionnelle, bouleversant la fiscalité locale, mais donnant un peu d'oxygène aux entrepreneurs. Impôt idiot selon François Mitterrand, qui l'avait pourtant conservé, elle ne devrait pas être rétablie par le nouveau pouvoir socialiste.

Le quinquennat de Sarkozy, ce sont aussi des reformes sociales. Ayant suscité l'opposition des syndicats au moment de leurs adoptions, elles ne devraient cependant pas être supprimées par le nouveau président socialiste. A ce chapitre,  il y a tout d'abord la loi sur le service minimum dans les transports et les écoles, votée en août 2007, puis étendu au secteur aérien en mars 2012. Plus sensible, la réforme des retraites pour les régimes spéciaux, votée en novembre 2007, est néanmoins passée. Ainsi que celle de novembre 2010 pour le régime général. Insuffisantes pour assurer l'équilibre à long terme, ces réformes permettent néanmoins d'équilibrer les caisses de retraites à court terme. Plus consensuelle, la réforme du RMI, remplacée par le RSA, et qui offre un complément de revenu (RSA "Activité") aux travailleurs en dessous du seuil de pauvreté. Malgré des imperfections, le RSA tend à supprimer les trappes à pauvreté.

Nicolas Sarkozy s'est révélé beaucoup plus timoré pour engager des réformes structurelles, pourtant si cruciales pour rééquilibrer les comptes publics. Cependant, il a eu le mérite d'en avoir initié quelques unes. La fusion de l'ANPE avec l'Unédic depuis janvier 2009 ne se fait sans heurt. Néanmoins, la constitution d'un guichet unique, Pôle Emploi, va dans le bon sens. Il était incompréhensible que l’indemnisation (Unédic) et la recherche d'emploi (ANPE) fonctionne de façon aussi parfaitement cloisonnées. Autre réforme structurelle importante, la refonte de la carte judiciaire, avec le regroupement des tribunaux, pour une rationalisation de fonctionnement. Compliquée à mettre en oeuvre et impopulaire, elle va néanmoins dans le sens d'une meilleure gestion. Le gouvernement a aussi mis en oeuvre la règle du non remplacement d'un fonctionnaire sur 2 à la retraite. Si les gains sont moins importants que prévus, cette orientation suit les recommandations de la cour des comptes, et va dans le sens de réformes engagées récemment dans d'autres pays européens (Espagne, Royaume-Uni...). Enfin, on assiste à un début de simplification du millefeuille administratif, avec la création du conseiller territorial pour les élections de 2014, et la fusion déjà programmée des deux départements alsaciens, qui pourrait servir à terme de modèle.

Sur le plan extérieur maintenant, quelques succès. La présidence européenne de Nicolas Sarkozy, au deuxième semestre 2008, a été unanimement saluée dans une période critique (Crise en Géorgie, Faillite de la banque Lehmans Brothers). Le président français a aussi été moteur dans la signature du traité de Lisbonne de 2007. Si ce traité bafoue un peu le "Non" au référendum 2005, il aura eu le mérité de débloquer une situation de blocage. Il aura aussi pris la décision logique, mais néanmoins contestée, de faire revenir la France dans le commandement intégré de l'OTAN, renforçant ainsi les relations franco-américaines et franco-britanniques. Nicolas Sarkozy aura également plutôt bien géré la crise ivoirienne début 2011, et activement participé à la chute de Khadafi en Libye à l'été 2011.

Enfin, le mandat aura été marqué par la révision constitutionnelle de juillet 2008. Adoptée avec seulement une voix de majorité, elle redonne plus de pouvoir de contrôle au parlement, notamment sur les nominations. Le président de la république se voit limité à deux mandats. Enfin, et c'est peut être le plus marquant, elle introduit la question prioritaire de constitutionnalité. Désormais, tout citoyen peut, sous certaines conditions, contester une loi devant le conseil constitutionnel.

Evidemment, Nicolas Sarkozy n'a pas tout réussi pendant ce quinquennat. La loi phare de l'été 2007, Loi Travail Emploi Pouvoir d'Achat (TEPA), a petit à petit été détricotée, car peu adaptée à la crise. Les allègements d'impôts sur les successions seront modifiés, la déduction des intérêts d'emprunts supprimée, de même que le bouclier fiscal. Seul le dispositif des heures supplémentaires a subsisté, même s'il pourrait aussi être supprimé, mais cette fois-ci par le nouveau gouvernement. Toujours niveau fiscalité, le président n'aura pas échappé à l'imbroglio de la TVA, que ce soit la TVA réduite, finalement relevée de 5,5% à 7%, la TVA sociale, annoncée bien trop tard dans le quinquennat, ou encore la TVA réduite dans la restauration, très coûteuse et peu efficace. Sans parler de la taxe carbone, issue du grenelle de l'environnement, qui finira censurée par le conseil constitutionnel, pour rester lettre morte.

Le président sortant s'est aussi, trop souvent, pris les pieds dans le tapis, par un style brouillon, et trop souvent "je veux, je veux, je veux", avant d'être trop souvent obligé de reculer devant les levers de bouclier, et de devoir ainsi assumer ses faux pas. Son  choix de faire désigner par le président de la république les responsables des chaines de radios et de télévisons publiques a donné un arrière goût d'ORTF. Anachronique dans le monde actuel.

Sur le plan économique, le bilan n'est évidemment pas bon, crise oblige. De ce point de vue, tous ses homologues européens sont dans le même cas. Il ne peut pas en porter toute la responsabilité. Mais point de vue strictement comptable, le tableau n'est pas flatteur. Hausse du chômage de près d'un million de demandeurs d'emplois, hausse de la dette de 500 milliards d'euros, croissance faible (1,7% en 2011) et pouvoir d'achat stagnant. On est loin des promesses de 2007.

Si Nicolas Sarkozy fut souvent inspiré sur la politique étrangère, et leader européen responsable en temps de crise, il a connu quelques loupés. Des débuts difficiles avec Angela Merkel et un tropisme plutôt anglo-saxon en début de mandat. Avant de se rattraper, formant le respecté tandem "Merkozy". Et si Sarkozy est intervenu avec zèle en Libye contre Khadafi, c'est pour faire oublier une position ambiguë face aux mouvements du "Printemps Arabe" début 2011, notamment en Tunisie et en Egypte.

Il est toujours délicat de faire un bilan "à chaud" de nouvelles réformes, à peine entrées en vigueur, ou d'une action politique, dans un monde encore en pleine tourmente. Néanmoins, il est certain que le bilan de Nicolas Sarkozy, quoiqu'on en pense aujourd'hui, sera réexaminé avec recul dans les prochaines années, et même en partie réhabilité. Il suivra en cela la logique de tous les présidents sortants. Qui ne se souvient pas d'un Valéry Giscard D’Estaing hué à sa sortie de l'Elysée ? D'un François Mitterrand détesté dans les dernières années de son mandat ? Ou d'un Jacques Chirac carrément tombé dans l'indifférence ? Or, quand on écoute aujourd'hui, tout le monde salue l'intelligence de Giscard, le sens de l'Etat de Mitterrand, et la profonde humanité de Chirac. Aux yeux des français, ils auraient été, eux, de grands présidents, pas comme celui qu'on a actuellement. Curieux pays que la France, où l'on déteste ceux qu'on a élu, pour mieux adorer ensuite ceux-là même qu'on avait si violemment rejetés. Bonne nouvelle donc pour Nicolas Sarkozy, il va bientôt  retrouver le chemin de la popularité. Pour François Hollande en revanche, le chemin de croix commence...

vendredi 11 mai 2012

Paris Céline avec Lorant Deutsch

Pour une fois, ce n'est pas un livre, mais un DVD. Réalisé par Patrick Buisson et Guillaume Laidet, Paris Céline met en scène l'acteur Lorant Deutsch sur les traces de Louis-Ferdinand Céline. Sur le modèle du livre et documentaire à succès de Lorant Deutsch, Metronome, le film nous fait découvrir et revivre les lieux de Paris, mais aussi de sa banlieue, étroitement liés à la vie et à l'oeuvre du sulfureux écrivain.

Car Louis-Ferdinand Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline, sent la poudre. Le génial styliste n'en demeure pas moins un antisémite abjecte, un collabo zélé pendant l'occupation, et un misanthrope jusqu'au boutiste. Bref, un parfais salaud. Pourtant, depuis 20 ans, son oeuvre littéraire est redécouverte et largement plébisicitée, y compris par la jeune génération. Il reste celui qui a inventé un style inimitable, que l'on a coutume d'appeler la petite musique célinienne. Deuxième auteur français du XXème siècle le plus traduit dans le monde, après Marcel Proust, son style et son oeuvre ont inspiré des écrivains aussi divers que Charles Bukowski, Frédéric Dard, Patrick Modiano ou encore Michel Audiard. Ces derniers années, de nombreuses études sur la vie et la production littéraire de l'écrivain parisien ont fleuri dans les librairies. Pressenti pour faire parti des célébrations nationales de l'année 2011, Louis-Ferdinand Céline a été retiré in extremis du programme après une belle polémique. Céline reste un sulfureux. Dans Paris Céline, Lorant Deutsch fait revivre les lieux parisiens de la vie de l'écrivain, a grand renfort de documents, d'archives de l'époque et d'illustrations du dessinateur Jacques Tardi. L'occasion aussi de relire des extraits de l'oeuvre de l'écrivain, décrivant à sa manière le Paris de l'époque. 

Louis-Ferdinand Destouches est né en 1894 à Courbevoie. Il le répétera inlassablement dans son oeuvre. Mais c'est dans Paris, au passage Choiseul, que le jeune Louis-Ferdinand passe son enfance. Avec Lorant Deutsch, nous partons donc sur les traces de sa maison d'enfance, dans ce fameux passage, où sa mère tenait une boutique de mode. Il ne reste évidemment plus aucune trace de Céline. Le théâtre des Bouffes-Parisiens a avalé la petite boutique ainsi que la chambre de Céline. Néanmoins, la visite du théâtre et des toits laisse deviner le passage de l'écrivain. Et puis, on peut se référer à sa description dans Mort à Crédit, l'oeuvre qui retrace son enfance dans le quartier. Le Passage, il le décrit comme une "Cloche de gaz", en référence à tous les becs de gaz qui s'allument le soir pour éclairer le passage. Et puis, c'est évidemment les odeurs et la puanteur qui dominent sa description. Ainsi que la violence de son père à son encontre, ou encore la méchanceté des voisins et des passants. Qu'il méprise évidemment. Mort à Crédit dépeint une enfance noire de Louis-Ferdinand au Passage Choiseul. Description évidemment très éloignée de la réalité, mais à l'image de son oeuvre, empreinte de mythomanie et de délire paranoiaque. La vie du jeune Louis-Ferdinand semble en réalité bien plus heureuse et aisée. Ses relations avec ses parents sont noircies, et sa grand-mère, Céline, l'emmène le jeudi au cinéma voir les premiers films de Georges Méliès. De cette grand-mère aimante, il en gardera son patronyme d'écrivain, Céline.

Bien des années plus tard, après avoir servi dans le 12 ème régiment de cuirassiers pendant la guerre 14-18, puis suivi une formation de médecine à Rennes, voyagé aux Etats Unis et en Afrique, le docteur Destouches revient en région parisienne et ouvre un cabinet médical à Clichy-la-Garenne. Il y travaillera ensuite dans un  dispensaire, où il y côtoiera toute la misère humaine. Car Clichy-la Garenne, Céline va la croquer dans Le Voyage au bout de la Nuit. Dans cette oeuvre, c'est La Garenne-Rancy. Banlieue prolo, il y voit les bas-fonds, les cas médicaux les plus graves : les tuberculoses, les syphilis, les ivrognes, les ouvriers qui crachent de leurs poumons toute cette poussière d'usine. Et, même si Céline, comme à son habitude, en rajoute des tonnes, ce n'était pas rose tous les jours. Étrangement magnanime, il éprouve malgré tout de la compassion pour les malades, et souvent ne les fait pas payer. Même chez le plus misanthrope des hommes, peut se cacher une part d'humanité. Il y a aussi une autre explication. Le docteur Destouches aime les gens malades, car quand ils sont malades, ils ne font pas ch... Avec Lorant Deutsch, c'est l'occasion de revenir dans ce quartier de Clichy, tout de brique rouge, pour voir le cabinet médical du docteur Destouches, ainsi que le dispensaire, qui existe toujours. 

Mais bientôt, Céline déménage à Paris, rue Lepic, dans le quartier de Montmartre. Il est suivi par Elisabeth Graig, une danseuse, qu'il surnomme son "impératrice" et a connu à Genève. Après les petits commerçants du Passage Choiseul et les prolos de Clichy, Céline s'installe au milieu des artistes de la butte Montmartre. Et en choisisant la rue Lepic, il est plutôt bien entouré. Y habitèrent les peintres Maurice Utrillo et Vincent Van Gogh, ainsi que le romancier et dramaturge Georges Courteline. C'est d'ailleurs à cette adresse qu'il produira ces deux oeuvres majeures : Le Voyage au bout de la nuit et Mort à Crédit. Rue Lepic, l'écrivain va se lier avec le peintre expressionniste Gen Paul. Artiste alcoolique et obsédé, il sera un compagnon pour Céline pour des virés noctures dans les milieux libertins du quartier, et autres lieux de la Butte de toutes les perversités. C'est aussi dans l'atelier de Gen Paul que tout le petit monde artistique de Montmartre se réunit : Maurice de Vlaminck, Marcel Aimé, Maurice Utrillo, Robert Le Vigan ou encore Michel Simon... Elisabeth Graig repart aux Etats Unis, laissant un Céline inconsolable. Il rencontrera quelques années plus tard Lucette Almanzor, elle aussi danseuse, qui ne le quittera plus. Pendant l'occupation allemande de 1940-1944, l'écrivain reste dans le quartier. Un nid de résistants habite en dessous de chez lui et projette d'éliminer cet écrivain proche des milieux collaborationnistes. A la tête de ce réseau, le futur écrivain Roger Vailland. Le projet n'est jamais mis à exécution. Céline soignera même l'un des leurs. La défaite Allemande sonne la fuite pour Céline et sa femme Lucette. Ils seront accompagnés dans ce périple par le chat béber, cadeau de Robert Le Vigan, qui est lui aussi du voyage. Direction l'Allemagne, à Sigmaringen d'abord, puis au Danemark. Périple amplement raconté dans D'un château l'autre. 

Ce n'est que des années plus tard, après être passé par la case prison, que Céline revient à Paris. Il s'installe dans un petit pavillon sur les hauteurs de Meudon, à l'écart. L'écrivain maudit, qui se considère comme proscrit et banni préfère contempler Paris depuis son jardin de banlieue. Il a aussi une magnifique vue sur Courbevoie, sa ville natale. Bien qu'à l'écart, l'écrivain reçoit de vieux amis (Arletty, Marcel Aymé), ou de jeunes gloires littéraires iconoclastes (Roger Nimier). Si Céline pratique occasionnellement la médecine, il bénéficie aussi des avances de Gaston Gallimard pour poursuivre son oeuvre littéraire. Il produira entre autre Nord et Rigodon, qui formeront, avec D'un Château l'autre, la triologie de l'exil en Allemagne. L'occasion aussi de sa lamenter, encore et toujours, sur son sort, sur son statut de banni, sur la modernité qu'il ne comprend pas, sur ce siècle de l'automobile qui voit disparaitre tragiquement quelques uns des plus talentueux écrivains et intellectuels (Albert Camus, Roger Nimier, Françoise Sagan). Oui, vraiment tout fout le camp. Après avoir achevé la dernière page de Rigodon, Louis Ferdinand Céline s'en va. Comme un soulagement. L'humanité fut, pour lui, un poids trop lourd à supporter. 

Aficionados de l'écrivain ou simples curieux de l'histoire de Paris, chacun y trouvera une bonne raison de voir ce documentaire intelligent, cultivé et bien conçu. A noter que Lorant Deutsch nous fait ici exceptionnellement visiter l'appartement où vécut Céline à Montmartre, ainsi que la maison de Meudon, où vit d'ailleurs encore Lucette Destouches. 

jeudi 10 mai 2012

Sarkozy : Autopsie d'une défaite annoncée

Cela faisait plus d'un an que les sondages répétaient inlassablement que le président sortant ne pourrait pas conquérir un deuxième mandat. Sondages en bernes, rapport droite/gauche défavorable, cote de popularité en chute libre. Non, vraiment, Nicolas Sarkozy ne pouvait pas l'emporter face au candidat de gauche. Pourtant, c'est ce même candidat que la France portait triomphalement à l'Elysée le 6 mai 2007. A l'époque, tout paraissait possible à cet animal politique hors du commun. Au point qu'une réélection semblait presque une formalité pour lui. La gauche en prenait pour encore 10 ans d'opposition. Les rêves de maroquins ministériels s'envolaient encore un peu plus rue de Solférino. Que s'est-il donc passé ? Tentative d'autopsie d'une défaite largement annoncée.

En réalité, la défaite du 6 mai 2012 prend ses racines le 6 mai ... 2007, le jour de la victoire de ce même Nicolas Sarkozy. Porté par un peu plus de 53% des suffrages, la France croit alors tenir son réformateur courageux, son entrepreneur audacieux, ce modernisateur de la vie politique que l'on attend depuis si longtemps. Mais le souffle de modernité va aller trop loin, trop vite, et sera trop brouillon dans ce pays habitué à des monarques républicains. Et, l'homme décomplexé vis à vis l'argent et fasciné par la réussite va choquer. Il réunit quelques riches amis au désormais célébrissisme Fouquet's. Ce n'est pourtant pas l'endroit le plus chic qui soit. Mais le symbole choque, y compris parmi électeurs sarkozystes. Le nouveau président distribue déjà des munitions à ses adversaires politiques, qui sauront rappeler cet épisode malheureux matin, midi et soir pendant 5 ans sur toutes les ondes. D'autant que suit l'épisode du yacht de Bolloré. Goût du luxe, liens avec les milieux d'affaires et d'argent. Dans un pays où la réussite et l'argent sont parfois suspectes, cela dérange la pudeur catholique et l'égalitarisme républicain. Ajouté à cela la Rolex, les Ray Ban et le tee shirt NYPD, le style détonne. Qu'importe, à l'époque, la cote de popularité de Nicolas Sarkozy atteint des sommets (Jusqu'à 75% en août 2007). Elle ne cessera alors plus de chuter inexorablement. Le Fouquet's et le yacht reviendront dans les mémoires quant les jours se feront plus sombres.

Car, dès la constitution de son gouvernement, le nouveau président va désespérer certains de ses électeurs. Voulant pousser son avantage face à un Parti Socialiste moribond, Nicolas Sarkozy va, un peu par vanité, dépouiller le PS de certains de ces membres. C'est la grande époque de l'ouverture : Bernard Kouchner, Fadela Amara, Eric Besson, Jean-Marie Bockel, Jean-Pierre Jouyet... et même DSK au FMI. Dans les rangs de l'UMP ça grince. Déjà que les places ministérielles sont chères. Sarkozy se fabrique des ennemis en interne (Jean-François Copé, François Baroin...), et se fâchent avec ses électeurs qui n'avaient pas voté pour voir pareilles têtes d'affiche. Le bling-bling, l'ouverture à gauche, les premiers déçus s'en vont. Ils ne reviendront pas tous en 2012. Des voix qui manqueront.

Si le style détonne et açace (discussion houleuse avec le pêcheur du Guilvinec, Cass' toi pov' con, lune de miel voyante avec Carla Bruni à Disney et en Egypte...), le président est, malgré tout, réformateur et actif. Loi TEPA de l'été 2007, réformes des régimes spéciaux fin 2007. L'opposition trouve sa marotte : le bouclier fiscal à 50%. L'administration fiscale fait des chèques aux foyers fiscaux les plus riches pour rembourser le trop plein perçu. Sarkozy devient le président des riches. Même si d'autres volets de la loi TEPA s'adresse aux classes moyennes et populaires (Heures supplémentaires défiscalisés, déduction des intérêts d'emprunt pour un achat immobilier...), le président sera pour le reste de son mandat associé au bouclier fiscal et au président des riches. Message qui sera martelé, là encore, matin, midi et soir par la plupart des opposants. Une attaque facile et efficace, à défaut d'être totalement juste. C'est (trop) souvent ça la politique. D'autant qu'à l'été 2007, une tempête se prépare de l'autre côté de l'atlantique. Les crédits hypothécaires "subprimes" donnent des signes de faiblesse.

La crise, c'est ce qui touchera de plein fouet la présidence Sarkozy, et prendra le pas sur tout le reste de son action politique, qu'elle soit positive ou négative. L'ouragan de la finance s'abat définitivement fin 2008. Faillite de la banque Lehman Brothers qui se répand comme une tâche d'huile dans le monde de la finance puis, dans l'économie "réelle". Le président vole de sommet de crise en sommet de crise pendant 4 ans. Les français apprécient le dynamisme et le saluent souvent dans les enquêtes d'opinion. Oui mais voilà, les entreprises sont fragilisées, le chômage augmente, les déficits aussi. L'homme a beau être au prise avec une crise financière, économique et budgétaire sans précédent, il est in fine responsable. Et même doublement, puisque dans les faits, il joue aussi le rôle du premier ministre. Dès lors, sa cote de popularité ne cesse plus de chuter, malgré un leadership européen certain avec Angela Merkel, et une politique étrangère souvent inspirée (Georgie, Libye, Côte d'Ivoire...). Qu'importe, la diplomatie d'un pays n'intéresse personne, le chômage intéresse tout le monde. It's the economy, stupid.

Son élection en 2007 avait suscité les attentes les plus folles. Un peu comme celle de Barack Obama aux Etats Unis en 2008. Le pays devait renouer avec une croissance forte, réduire ses déficits, en finir avec le problème du chômage, et entreprendre des réformes structurelles profondes. La crise aura profondément bouleversé l'action du président, comme celle de tous ses homologues des autres pays européens. Mais, si l'on compare le bilan avec les attentes d'avant la crise, la déception est d'autant plus grande. La croissance ne dépasse guère 1% en moyenne, les déficits se sont creusés, et le chômage a fortement progressé. Certes, la situation est pire dans d'autres pays. Mais, les français votent en fonction de la situation de la France, pas celle de l'Espagne ou de la Grèce. Sur les réformes structurelles, Nicolas Sarkozy a été un réformateur timide, mais néanmoins plus actif que ces prédécesseurs : Non remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, nouvelle carte judiciaire, réforme des retraites... Insuffisant disent les libéraux qui attendaient tant de ce président. Une attaque sans précédent des acquis sociaux et structures qui font l'ADN du pays disent les syndicats et la gauche. Au final, Nicolas Sarkozy mobilise durement contre lui l'opposition, sans rallier le soutien des exigeants réformateurs libéraux. Des voix qui, là encore, manqueront au décompte final.

Reste la campagne électorale du président sortant. Celui-ci l'aborde en une situation particulièrement délicate. Sondages en berne, cote de popularité qui ne frémit pas d'un poil. Nicolas Sarkozy part avec le désavantage quasi insurmontable d'être à la tête d'un pays en crise profonde. Pas un dirigeant politique européen, dans cette situation, n'a réussit à l'emporter. De plus, après 5 ans d'expérience gouvernementale (2002-2007), puis 5 autres à la présidence de la république, le président-candidat est, depuis 10 ans, sous le feu de l'actualité, à la une quasi-quotidiennement de tous les journaux, et le centre de toutes les discussions. Il y a clairement overdose. Pourtant, les sondages vont frémir, avec la fameuse "droitisation" inspiré par le conseiller officieux Patrick Buisson, présenté comme une sorte de prince des ténèbres, machiavélique et tirant les ficelles. Cette stratégie est critiquée. Elle permet néanmoins un score honnête au premier tour. Par la suite, beaucoup de commentateurs ont trouvé que François Hollande avait dominé le débat d'entre deux tours. Pourtant, suite à la confrontation télévisuelle entre les deux hommes, les écarts dans les sondages se resserrent, et le score est finalement beaucoup plus étriqué qu'attendu (51,6 % - 48,4%) le 6 mai. Comme quoi, il faut se méfier des commentateurs. Malgré tout, Nicolas Sarkozy perd un combat qui, depuis le départ, semblait définitivement impossible à gagner. Reste qu'au second tour, on a décompté plus de 2 millions de bulletins blancs ou nuls. Bulletins qui ont, sans doute, fait défaut au président sortant. Des exaspérés de la période bling-bling, des libéraux déçus, des désorientés de l'ouverture à gauche, et surtout des classes populaires séduites en 2007, mais que la crise et la désindustrialisation ont frappé de plein fouet. Autant de voix qui se sont perdus.

On l'a vu, c'est dans les victoires que se forgent les futurs succès, ou les échecs. Le 6 mai 2007, sans le savoir, Nicolas Sarkozy commençait déjà à creuser sa tombe. La crise qui secoua la planète fit le reste. Fort de cette expérience, le nouveau président Hollande évita donc soigneusement le restaurant des Champs Elysées pour fêter sa victoire et se contenta, dixit les journalistes, d'un pique-nique corrézien. Sauf que ce 6 mai 2012 au soir, le président "normal" rentre à Paris en jet privé, accompagné de sa batterie de conseillers et de courtisans. Il a même fallu commander un deuxième Falcon pour caser tout ce petit monde. Mais, il ne fallait pas faire attendre la Bastille. Pour la note, pas de problème, c'est le PS qui paye. Néanmoins, pour le candidat autoproclamé de l'anti bling-bling, un jet à 30 000 euros de l'heure, ça fait désordre. A côté, le Fouquet's semble une bien piètre cantine...

lundi 7 mai 2012

Moi, président... je suis dans la merde maintenant

L'information avait filtré assez tôt hier après midi sur le site de la RTBF et sur les comptes twitter. Comme l'annonçait avec insistance les sondages, c'est donc bien le candidat socialiste, François Hollande, qui l'emporte face à Nicolas Sarkozy. L'homme, à la longue tirade "Moi, président..." lors du débat télévisé accède donc aux plus hautes fonctions de l'Etat, et ce, malgré une expérience gouvernementale inexistante. Qu'importe, le pays a majoritairement souhaité tourner la page Sarkozy. Mais, après la fête, c'est un peu la gueule de bois qui se prépare. Car le plus dur commence pour Hollande.

Il y a d'abord le score de la victoire. Si les sondages annonçaient encore la semaine dernière une victoire large, voire même un raz de marée pour le candidat socialiste, celle-ci n'a pas du tout eu lieu. C'est au contraire une courte victoire, l'une des plus courte de l'histoire des présidentielles : 51,6 % contre 48,4% à son adversaire. On aura beau dire que seule la victoire compte et observer que c'est presque le score de François Mitterrand en 1981, il y a surement un peu de déception dans le camp socialiste. Car la traduction de ce score, c'est qu'il n'y a pas un vote d'adhésion pour François Hollande, et encore moins pour la gauche. Plutôt qu'un chèque en blanc au futur président socialiste, les français ont choisi, à une courte majorité, de faire payer la crise, mais aussi son comportement, au président sortant. Le premier tour avait démontré, dans les rapports de force, que la France n'était pas en majorité à gauche. Malgré le soutien de la quasi totalité des candidats du premier tour, le socialiste ne peut pas encore s'appuyer sur un soutien total pour mettre en oeuvre sa politique. Rendez-vous aux législatives pour confirmer donc.

Ensuite, après la fête, après la Bastille, après la nuit d'ivresse, les premiers déçus ne vont pas tarder à s'afficher. Car le Parti Socialiste n'a plus été au pouvoir depuis 10 ans. 10 ans, que les jeunes loups du parti rongent leurs freins, 10 ans que les vieux briscards espèrent un retour ministériel. François Hollande a su utiliser les troupes socialistes pour sa campagne électorale à l'aide d'un organigramme pléthorique, constitué de porte-paroles et conseillers en toutes choses. Mais gouverner c'est choisir, et choisir c'est renoncer. A la constitution du gouvernement, il y aura donc des déçus. D'autant plus que le candidat veut s'imposer la parité, et doit faire place nette pour ses turbulents alliés d'Europe Ecologie Les Verts et du Front de Gauche. Qui s'ajoute aux contraintes internes que s'impose le parti, à savoir les courants, les partisans de Aubry, ceux de Montebourg, et même les radicaux de gauche de Jean-Michel Baylet, l'homme au 0,62% lors des primaires socialistes...

Mais le plus difficile sera sans conteste l'orientation politique du futur gouvernement. Car François Hollande entend agir vite et gouverner par décrets dans les semaines qui viennent. En attendant une assemblée nationale qui, selon toute vraisemblance, devrait apporter une majorité à la gauche. Pour les décrets, le nouveau président de la république prévoit l'augmentation de 25% de l'allocation de rentrée scolaire, la retraite à 60 ans pour les carrières longues, ou encore le plafonnement des tarifs de l'eau et de l'électricité. De quoi rassurer les partenaires européens et les marchés financiers ? Pas vraiment non. La bourse de Paris a ouvert à la baisse ce matin, poursuivant une baisse déjà largement anticipé depuis plusieurs semaines. Les taux d'OAT à 10 ans ne sont pas encore attaqués, mais le spread avec l'Allemagne a, aujourd'hui, un peu augmenté.

Car déjà, le ciel rose de la victoire socialiste s'assombrit. Angela Merkel a, dès aujourd'hui, rappelé son opposition à la renégociation du pacte budgétaire européen, signé par 25 pays sur 27, dont la France. Elle réaffirme par ailleurs son opposition à la croissance par la relance et le déficit, et veut continuer de privilégier les réformes structurelles. Le candidat socialiste, qui s'est fait fort d'aller expliquer aux allemands la bonne marche à suivre, risque donc de se heurter très rapidement à un mur. D'autant qu'il ne pourra guère non plus compter sur le soutien de la Grande Bretagne, de l'Italie ou de l'Espagne, tous engagés dans de vigoureuses politiques d'assainissement des finances publiques. Le nouvel élan que croit voir François Hollande n’entraîne guère derrière lui que la Grèce, en plein chaos suite à ses élections législatives de dimanche. Pas de quoi bouleverser la donne. 

Dans ce contexte, le président Hollande risque dans les semaines et mois qui viennent de se retrouver isolé sur le plan européen dans sa volonté de creuser un peu plus encore le déficit pour une énième relance sans effet. Car pour Hollande, la croissance passe forcément par l'Etat et le déficit public, pas par l'activité des entreprises. C'est là, son erreur majeur, et elle risque de coûter très cher. Mais le plus probable, c'est que la France va petit à petit rentrer dans le rang et prendre à son tour de le chemin de la rigueur, scénario inévitable que connaissent tous les pays actuellement.

Et là, politiquement, le candidat de la relance de mai 2012 va se retrouver contredit par le président de la fin 2012, obligé de faire machine arrière, et d'assumer une politique contraire à celle pour laquelle il a été élu et, qui plus est, foncièrement contraire à tous les préceptes économiques de la gauche. Les soutiens du Front de Gauche et d'EELV prendront surement la poudre d'escampette, de même que l'aile gauche du PS, et nombre d'électeurs de gauche, qui risquent de se sentir floués dans cette histoire. En espérant que l'on échappera à un scénario à la grecque, avec un Papendréou subissant la défection de ces troupes face au plan de rigueur à voter. Pour les nostalgiques de 1981, on pourra leur rappeler qu'après 1981, il y a eu la rigueur de 1982. Sauf que cette fois-ci, le défaut de paiement n'est plus très loin...

Pour François Hollande, les emmerdements, c'est maintenant...

samedi 5 mai 2012

L'open space m'a tuer de A. des Isnards et T. Zuber

Voici un ouvrage, paru il y a quelques années, qui avait rencontré beaucoup de succès. J'étais, à l'époque, passé à côté de ce livre pour grand public. Mais, comme il n'est jamais trop tard pour bien faire, je me suis plongé dans la lecture de l'édition de poche. Pour en réalité la dévorer littéralement en une soirée, tant ce livre est drôle de vérité. Dans L'open space m'a tuer, les auteurs, Alexandre des Isnards et Thomas Zuber, croquent avec justesse et un humour mordant les turpitudes du monde du travail d'aujourd'hui et les dérives du néo-management. Tout y est décortiqué, à l'aide de saynètes illustratives tirées d'exemples très proches de la réalité. Les entreprises cités sont imaginaires, mais derrière CapCefini, Price & Whisky ou KPAIMEG, on a une petite idée de celles qui se cachent derrière. Mais avec cette satire corrosive, se cache un vrai message, beaucoup plus alarmant.

Car il y a péril en la demeure chez les jeunes cadres de ces boites de service, conseil, audit, informatique ou encore SSII. Le bonheur, qu'on semblait leur avoir construit à l'aide d'open space conviviaux et de managers sympas, n'est plus. Derrière cette démocratisation de la hiérarchie et des relations de travail, c'est l'uniformisation et l'oppression qui sont apparues. L'open space, cet espace si bien conçu par les cabinets d'architecture et d'aménagement spécialisés, ne rapproche pas les collègues entre-eux. Il assure plutôt la surveillance des uns envers les autres et vice-versa. Qui est arrivé en retard ? Qui part le premier le soir ? Qui va prendre le café avec qui ? Tout se sait. Tout se contrôle. Et radio boite fait le reste. 

Mais, le néo-management n'a pas seulement inventé l'open space. Il a aussi importé un vocabulaire anglo-saxon qu'il convient d'utiliser si l'on veut passer pour "corporate" auprès de ses collègues et de son manager. Ainsi, dans le nouveau wording, il serait inconcevable de ne pas utiliser Reporting pour compte rendu d'activité, ASAP (As soon as possible), FYI (For Your Information), deadlines, rate, gap, brainstorming... Une novlangue en pesudo français a également peu à peu façonné le vocabulaire des jeunes cadres qui en veulent :  conduite du changement, customiser, implémenter, je me rapproche de..., je reviens vers toi...,  mode projet, propale... Très utile, un petit glossaire à la fin pour récapituler tous les mots clés utiles pour la bonne marche de sa carrière.

Et puis, il y a le néo-manager. Le néo-manager est sympa, sa porte est toujours ouverte, il ne porte la plupart du temps pas de cravate, est super cool avec son équipe. Presque le rêve. Sauf que le néo-manager ne prend aucune responsabilité, et préfère se couvrir. Il se contente donc de suggérer à ses équipes. Le néo-manager ne donne aucun ordre, car il est cool. Mais il sait fort bien faire descendre, le plus amicalement du monde, la pression du client et du top management vers ses troupes. Ah oui, il y a une chose que le néo-manager apprécie tout particulièrement : les timesheets. Qu'est ce que c'est ? Pour ceux qui n'auraient pas encore toute la maîtrise du glossaire du parfait cadre, on traduira par feuille de présence. C'est l'arme ultime du manager. Chaque team member se doit de remplir sa feuille de présence en fin de semaine pour décrire, heure par heure, ce qui a été réalisé. Moyen implacable de mettre la pression sur les troupes, ces timesheets finissent sur le bureau d'un contrôleur de gestion s'assurant que les salaires versés sont biens durement gagnés.

Et tout cela va loin, très loin. Le néo-management n'aime guère que des têtes dépassent. Des week ends cohésion "teambuilding" sont organisés annuellement, voir plus, pour diffuser la bonne parole et s'assurer que chacun est au top du corporate. L'occasion de rappeler les valeurs de l'entreprise, au cas où certains ne les auraient pas encore apprises par coeur. Dommage simplement que nombres d'entreprises aient oublié de les appliquer. Un jeune cadre prometteur mais un peu réservé. Inscription obligatoire à un stage de confiance soi. Développer son réseau ? Inscription à facebook est plus que recommandé pour montrer que l'on est intégré et bien dans l'entreprise. 

Et puis quand on est cadre, on est débordé. Et si ce n'est pas le cas, il faut le paraître. Les cadres courent dans les couloirs, ont le BlackBerry vissé à l'oreille, arrivent en retard en réunion. Et quand vous leur posez la question: "Je suis charrette" vous répondent-ils. D'ailleurs, quand on est cadre, c'est 24h sur 24h. Le BlackBerry professionnel vous permet de participer même en pleine nuit à l'entreprise globale, et répondre ainsi au mail d'un américain en attendant avec impatience le réveil du contient asiatique. Dommages collatéraux, multiplication des tendinites du pouce et augmentation des divorces. Et si le cadre est toujours débordé, c'est que souvent il l'est réellement. Car pour obtenir le contrat, l'ingénieur commercial, avant tout un commercial, vend des délais de livraisons totalement irréalistes pour toucher sa commission. Le malheureux ingénieur qui passera derrière se confronter à la réalité et aux difficultés du projet sera un bon candidat pour le burn out.

Une dernière chose pose question. Les cadres sont-ils encore des cadres ? Quelle valeur accorder au statut de cadre quand tous les employés de l'entreprise, à part l'hôtesse d'accueil, le sont ? Le cadre n'est guère que le maillon d'une longue chaîne d'intervenant qui au final délivre un projet de développement et de déploiement informatique. Sorte d'ouvrier avec un statut de cadre. Pour nombre d'entre eux, c'est la désillusion, et de plus en plus finissent par changer radicalement de carrière : profs, salariés d'ONG...

On ne peut que recommander la lecture de ce livre. Il vous semblera, à vous aussi, que c'est du vécu. Mais derrière cette satire, à peine exagérée, se cache un message autrement plus inquiétant. De plus en plus de jeunes, souvent brillants et diplômés des grandes écoles d'ingénieurs ou de commerce, perdent rapidement leurs illusions sur le monde de travail. En manque de reconnaissance, de responsabilités réelles, sans perspective d'évolution ou de carrière, sous la pression d'une politique corporate étouffante et d'un management qui se défausse en cas de problème, ils connaissent une véritable souffrance au travail. Pourtant, ces jeunes sont bosseurs, ambitieux et en veulent. A l'heure où l'on parle beaucoup de la valeur travail, il serait temps le néo-management change de méthode. Mais là, c'est comme jeter une bouteille à la mer...

mercredi 2 mai 2012

Indignation de Philip Roth

En 2010, l'ancien diplomate, résistant et homme de gauche Stéphane Hessel publiait le best seller mondial Indignez-vous ! Cet ouvrage médiocre, avec peu de pages et encore moins d'idées, fut le bréviaire de tous les pseudos campeurs de places et de jardins publics des mouvements Indignados en Espagne ou Occupy Wall Street aux Etats-Unis. Voulant prendre part à ce mouvement d'indignation, je me précipite donc en librairie pour me procurer le fameux opus du grand homme de la révolte. Et plutôt qu'Indignez-vous, je tombe sur l'un des derniers ouvrages du romancier américain Philip Roth : Indignation. Dans le 28 ème roman d'un des grands maîtres de la littérature américaine, pas de niaiseries ni de prêchi prêcha pour biens pensants en mal de rébellions. De la littérature, de la vrai. Et de l'indignation, de la vrai.

Pour l'occasion, le romancier natif de Newark a opportunément délaissé le narrateur âgé de ses derniers romans, pour se mettre dans la peau d'un jeune étudiant d'une université américaine, Marcus Messner. Fini donc le vieux monsieur irascible, accaparé par ses problèmes d'impuissance ou de prostate, et retour en 1951 dans la peau d'un jeune homme qui, surprenante coïncidence, a le même âge que l'auteur à la même époque. 1951, c'est donc une plongée dans cette Amérique des années 50, avec en toile de fond la très meurtrière guerre de Corée qui envoie des dizaines de milliers de jeunes américains combattre les communistes chinois et nord-Coréens au niveau du 38 ème parallèle.

Philip Roth avait ces dernières années quelque peu déçu ses fans. Avec Indignation, le grand auteur du New Jersey est de retour, en grande forme. Comme il l'avait si magistralement mis en scène dans Pastorale Américaine pour les années 60-70, Roth égratigne les travers moraux de son pays, et les moeurs puritaines de ses compatriotes. Mais cette fois-ci dans les années 50.

Sans dévoiler toute l'histoire bien sûr, quelques mots sur l’atmosphère du Roman. Marcus Messner, fils unique d'une famille de Newark dans le New Jersey, est un étudiant brillant, mais étouffe auprès d'un père protecteur et paranoïaque jusqu'à la folie. Ce fils de boucher Kasher, qui connait un bout du métier, tente donc l'aventure dans le middlewest en intégrant l'université de Winsburg dans l'Ohio. Fini la petite université du New Jersey où se côtoient juifs, italiens et irlandais. Place au campus de l'université baptiste, avec sa morale et ses traditions. 

Marcus se doit de réussir. Alors qu'importe ce puritanisme pesant et ses condisciples WASP qu'il refuse de côtoyer. Trois choses comptes pour lui : ses études, sortir avec fille et échapper à la guerre de Corée. Le reste ne l'intéresse pas. Côté étude, le jeune homme excelle. Côté fille, une gâterie inespérée et marquante d'une jeune étudiante perturbée lui fera découvrir l'amour. Jusqu'à la folie. La guerre de Corée, il pense y échapper en devenant le meilleur. Le meilleur en tout, le major de promo, y compris en préparation militaire.

Mais le jeune homme est bientôt rattrapé par la morale étouffante du campus. Il y a les fraternités, mais pour la grande majorité, elles sont réservées exclusivement aux jeunes hommes, blancs et protestants. Il y a bien quelques juifs et noirs sur le campus, mais l'accès leur est exclu. L'Amérique des années 50 est encore raciste. Le campus est aussi le lieu de toutes les frustrations. Les garçons et les filles sont séparés dans des bâtiments et dortoirs différents, et n'assouvissent leurs désirs et pulsions profondes qu'en cachette. Ou le plus souvent jamais. Car la morale veille, en la personne du doyen Caudwell. Héros de l'université pour son passé sportif, au ton cordial et volontiers paternaliste, il n'est que la résurgence d'une inquisition douce qui entend tout savoir et tout contrôler des agissements et sentiments les plus profonds de ses étudiants. Campus fondé par les baptistes, l'université n'en est pas moins laïque. Ce qui n'empêche pas le doyen d'imposer à tous les étudiants d'assister à l'office et aux sermons pour obtenir leurs diplômes. D'une famille juive, mais profondément athée, Marcus ronge son frein pendant les offices et, de rage, répète dans sa tête les strophes du champ patriotique chinois. A la 4 ème strophe : "Indignation".

Et le jeune homme brillant va aller d'indignation en indignation. Des indignations qu'il a trop longtemps refoulées. L'indignation, ce sont les violents échanges verbaux avec le placide mais inquisiteur doyen Caudwell à propos de la religion. L'indignation, c'est le refus d'intégrer les fraternités, même celles non chrétiennes qui pourraient l'accepter. Pas le temps. L'indignation, c'est de ne pas vouloir intégrer l'équipe de base ball. Pas le temps. L'indignation, c'est de ne pas participer aux beuveries de fin de semaine dans les bars du campus. Pas le temps. L'indignation, c'est de refuser d'aller à la messe écouter ses sermons qu'il trouve abjectes. Il défend un athéisme à la Bertrand Russell. L'indignation, c'est aussi ce silence général sur le sort de la fille, disparue, qui lui a fait découvrir, pour la première fois, en cachette, le plaisir et l'amour. Bientôt, il ne sera plus seul à s'indigner. Le campus va rentrer en ébullition.  Mais pour Marcus, le sort est scellé. Il paiera de sa vie son indignation...

lundi 30 avril 2012

Le 7 mai 2012

La campagne électorale vit ces derniers jours. "Enfin !", aimerait-on dire. Il faut dire que le niveau, loin de s'élever, touche plutôt le fond. Les affaires refont surface. Entre les multiples coucheries de DSK et les soupçons de financement de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy, nous ne sommes pas vraiment au plus près des débats, pourtant cruciaux, qui doivent engager l'avenir de notre pays. A gauche, l'anti-sarkozysme fonctionne toujours à plein, et des points Godwin sont même atteints en accusant le président sortant de "néo-pétainisme" pour sa drague, certes lourdingue, des électeurs de premier tour de Marine Le Pen. Les courbes de sondages sont elles invariablement stables, en moyenne à 54 % - 46 %. Les jeux sont pliés, les votes se sont cristallisés depuis déjà bien longtemps, et François Hollande sera élu dimanche prochain président de la république. Le 6 mai 2012 n'a donc plus guère d'importance. Le 7 mai 2012 est en revanche beaucoup plus intéressant.

Le 7 mai 2012, et dans les jours qui suivront, nous sortirons de l'amnésie dans laquelle la campagne électorale nous avait plongée pour revenir à la dure réalité. Première conséquence, les cours de la bourse de Paris devraient plonger. La bourse avait déjà accueilli plutôt fraîchement les résultats du premier tour, perdant près de 3 %. Néanmoins, l'indice CAC 40 a déjà anticipé la victoire du candidat socialiste depuis la mi-mars avec une chute continue de plus de 300 points. 

Deuxième conséquence, le discours du Bourget de François Hollande en Janvier dernier. Dans son discours de candidature, le député de Corrèze affirmait n'avoir qu'un seul ennemi, le monde de la finance. A partir de lundi, le nouveau président élu risque de subir un sévère retour de bâton. Car ces marchés financiers, à qui il a déclaré la guerre en bon Don Quichotte, vont se rappeler à son bon souvenir et les taux d'intérêt de la France pour ses obligations à 10 ans seront très certainement attaqués. Tombés actuellement à moins de 3%, le taux risque de connaître une flambée significative dans les jours et semaines qui viennent. En cause, non pas seulement la déclaration bravache du socialiste, mais aussi, et c'est plus grave, son programme.

Le pacte budgétaire européen, adopté en fin d'année dernière par l'ensemble des pays européens (Hormis la Grande Bretagne), a fait son chemin et ses recettes commencent à s'appliquer un peu partout en Europe. En Italie, le président du conseil Mario Monti a axé son action réformatrice vers une plus grande rigueur budgétaire, avec notamment des hausses de TVA pour volet recette, et une reforme des retraites avec un allongement de cotisations pour réduire les dépenses. Pour relancer la croissance, Monti mise sur la libéralisation de secteurs protégés, en mettant en oeuvre les recommandations de la commission Attali dont il faisait parti à l'époque. Ironie du sort, l'Italie met donc en place, dans la douleur, les mesures les plus controversées de cette commission française, dont Nicolas Sarkozy n'a lui-même pas repris toutes les préconisations. L'Espagne souffre terriblement. Elle pointe à 8% de déficit en ce début d'année et rentre en récession. Le gouvernement de Mariano Rajoy a donc décidé de larges coupes dans les dépenses, et les puissants gouvernements régionaux sont invités à faire de même. Les fonctionnaires partant à la retraite ne sont pas remplacés dans la plupart des secteurs et les salaires de ceux qui restent sont gelés. La fameuse règle d'or a été adoptée. Côté recette, tout le monde met la main à la poche, avec une hausse des impôts sur le revenu et des impôts fonciers. En Grande Bretagne, le gouvernement de David Cameron a mis en place, depuis son arrivé, des coupes drastiques dans son budget, pour tenter d'enrayer un déficit vertigineux. L'Angleterre de la puissante finance souffre et s'est donc lancée donc dans une cure d'austérité particulièrement sévère : baisse des frais de fonctionnement de l'administration, gel des recrutements dans la fonction publique. Et pour le volet recette, des hausses des impôts ont été décidées, ainsi qu'une hausse de la TVA. C'est le triomphe de la rigueur partout en Europe, et du chantre de celle-ci, l'économiste David Ricardo. 

Certains économistes et politiques critiquent évidemment ces politiques d'austérité mis en place en Europe. Car l'austérité, on le sait depuis la crise des années 30, tue la croissance. D'ailleurs, la meilleure preuve de l'inefficacité de ces politiques n'est-elle pas que l'Espagne et La Grande Bretagne viennent d'entrer en récession ? Certes, mais la mise en place de reformes structurelles met du temps à porter ses fruits. A titre exemple, les politiques de rigueur initiées par Gehrard Schroeder aux débuts des années 2000 en Allemagne ont mis plus de 5 ans avant de commencer à porter ses fruits. Si la rigueur peut tuer la croissance à court terme, la dette tue la croissance tout court. Avons nous déjà oublié la Grèce ? Préférons nous aujourd'hui être l'Allemagne ou la Grèce ?

Hausse des impôt sur le revenu, hausse de la TVA, gel du remplacement des fonctionnaires, réformes des retraites, règle d'or budgétaire, coupes dans les budgets de fonctionnement, libéralisation de certains secteurs protégés... Ce sont les mesures mis en place partout en Europe par les nouveaux gouvernements en place. Et, quand on regarde le programme de François Hollande, rien de tout cela : Hausse d'impôt uniquement pour les plus fortunés, pas de hausse de la TVA, création de nouveaux postes dans la fonction publique, remise en cause de la reforme des retraites, refus de règle d'or, pas de coupes claires dans les budgets de l'Etat, pas de libéralisation... La France se prépare donc à aller à rebours de tous ces partenaires européens. Pas étonnant donc que tous les acteurs financiers s'y préparent eux aussi et nous le fassent payer cher à partir de la semaine prochaine.

Le candidat socialiste, lui, a préféré privilégier dans son programme le problème de la croissance plutôt que celui de la rigueur budgétaire. La croissance en Europe est clairement en panne. La question est donc plus que légitime, elle est cruciale. Le programme de François Hollande prévoit donc des soutiens à la consommation (embauche dans la fonction publique, subventions...) dont on se demande comment il pourra sérieusement les financer. On ressuscite faussement Keynes en lui faisant porter le chapeau d'un soutien de la demande par la consommation, alors que lui même prônait l'investissement et les grands travaux. Le candidat socialiste se croit pourtant soutenu lorsque le président de la BCE (Banque Centrale Européenne), Mario Draghi a prononcé le mot "croissance", et par la rumeur du lancement par la BCE et de la BEI (Banque Européenne d'Investissement) d'un plan Marshall pour la croissance. Il a tort. La BCE ne dévaluera pas, les Etats Européens ne reviendront pas sur le pacte budgétaire européen, et la BEI ne prêtera pas pour finir les fins de mois d'un Etat français qui ne se restructure pas.

L'initiative conjointe de la BCE et de la BEI, si elle devait se confirmer, pour un plan Marshall de 200 milliards de financement de grands travaux et d'investissements d'avenir (Energies renouvelables, Haute Technologie, Infrastructures...) s'inscrit largement dans une initiative de relance Keynésienne. Mais réelle celle-là, par les investissements et non par la consommation à la François Hollande. On peut néanmoins être très mesuré par le lancement de cette mesure. C'était d'ailleurs la réaction des bourses Européennes après l'annonce. Aucune euphorie. Car le financement reste encore à définir dans une zone euro rongée par la dette. Et le risque est fort de financer  en pure perte de grands consortiums bureaucratiques de recherches et ou de grosses entreprises déjà puissantes, plutôt que des petites PME innovantes. Comme souvent, les institutions pensent avoir l'initiative de définir ce que sera l'économie de demain, et néglige Schumpeter et son petit entrepreneur qui sont pourtant en train de sortir les Etats Unis du marasme économique. 

Dernier risque pour toute la zone euro dans les semaines et mois qui viennent : un défaut. Oui, un défaut global de toute la zone euro, voir même de certains pays européen hors zone euro. Ce serait un séisme pour l'économie mondiale, mais c'est un scénario que les observateurs n'excluent plus du tout. l'Espagne, l'Italie, le Portugal, La France et demain peut être les Pays Bas, l'Autriche... L'endettement atteint des niveaux de plus en plus vertigineux partout en Europe, et les bons élèves se font rares (Qui a part l'Allemagne ?). Dès lors, il n'est pas impossible que ces Etats fassent un défaut partiel sur leurs créances de l'ordre de 25 % à 30 % de leurs dettes. Prenons le cas de la France. Sa dette est détenue pour 1/3 par les ménages et établissements bancaires français et 2/3 par des fonds d'investissement étrangers (Asiatiques, Moyen Orientaux...). Cela signifie que ces ménages et fonds d'investissement vont devoir s'asseoir sur une partie de l'épargne qu'ils avaient investi pour leurs retraites ou futurs achats immobiliers. Des conséquences que l'on à peine à imaginer, mais basées sur des scénarios de plus en plus probables. 

Il va s'en passer des choses à partir du 7 mai 2012...